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VOY(AG)EURS
De quelques affinités entre chemin de fer et photographie

 

            Entre le chemin de fer et la photographie, l’idylle est longue. En 1825, tandis que l’ingénieur anglais George Stepehenson lançait Outre-Manche la première locomotive à vapeur, Nicéphore Niepce obtenait les premiers résultats concluants de ce que l’on appellerait bientôt « photographie ». Lorsqu’en 1839, le public parisien découvrit avec étonnement les secrets du daguerréotype, il venait tout juste de se remettre de l’ouverture de la première ligne ferroviaire entre Paris et Saint-germain-en-Laye. Et tout au long du XIXe siècle, le chemin de fer et la photographie ne cesseront d’évoluer en parallèle, ponctuant leur développement de multiples rapprochements. Car tous deux participent d’une même évolution des communications ; le chemin de fer étant à la locomotion ce qu’est la photographie à la représentation : un facteur de célérité. La représentation contiguë des travaux d’Edith Roux et de René Groebli révèle combien ce dialogue, entamé au XIXe siècle, se poursuit au XXe.
            En publiant en 1949, Magie du rail, René Groebli fut l’un des premiers à inscrire la thématique du chemin de fer dans les pratiques de la photographie contemporaine. Célébrant l’univers ferroviaire dans ses éléments les plus poétiques : vapeur en volute, graphie des fils du télégraphe, entrecroisement des traverse et des rails, toute-puissance de la machine, etc., il sut également transcrire la surabondance des impressions subreptices et fugaces qui s’offrent continuellement au regard du voyageur. Il fut en cela le précurseur de bien des œuvres ultérieures : de Walker evans (Through the Train Window, 1950) à Bernard Plossu (Paris-Londres-Paris, 1988), en passant par Philippe durand, Jun Shiraoka, Jean-Marc Biry et bien d’autres encore.
            C’est également du point de vue du voyageur que se place Edith Roux. Outre le défilement rapide du paysage dans le cadre de la fenêtre, c’est surtout l’imbrication des espaces intérieurs et extérieurs qu’elle s’est appliquée à saisir. Sur l’écran de la vitre, puis sur celui de la photographie, sont venues se superposer, en un inextricable jeu de reflets, les images du dedans et du dehors, à la droite et à la gauche du wagon. C’est là finalement une juste représentation de ce que pourrait être l’image mentale de notre voyage intérieur : la surimpression de ce que l’on voit par la fenêtre et d’une douce rêverie dans laquelle nous plonge par intermittence le déroulement soporifique du paysage – une délicieuse somnolence du regard entre éveil et rêve.
            En somme, c’est à un voyage intérieur et immobile que nous convie cette exposition. Car ce n’est pas la moindre des affinités entre le chemin de fer et la photographie que celle de nous faire tous deux voyager. Avec la clairvoyance du conteur, Hans Christian Anderson l’avait d’ailleurs déjà remarqué en 1841 : « Le daguerréotype et le chemin de fer, ces deux nouvelles fleurs de notre époque, sont dès à présent, pour moi, le bénéfice d’un voyage. »

 

Clément Chéroux

 

(Texte écrit à l’occasion de l’exposition René Groebli et Edith Roux dans un espace dédié à la photographie à Montpellier en 1999).